dimanche 19 septembre 2010

la préface de Jean Palou pour les Nouvelles histoires étranges





« Il nous paraît utile, au seuil de ce nouveau volume d'Histoires étranges, d'en souligner l'originalité. Comme bien on pense, nous avons lu des centaines d'histoires fantastiques, nous en avons entendu conter d'autres centaines, nous en avons nous-mêmes vécu quelques-unes, « rôdeur des confins » que nous sommes, parfois, en de trop brefs moments privilégiés. Ce recueil est différent des autres, car il est essentiellement la somme et la synthèse de ce qu'est réellement le fantastique, cette irréalité permanente.

Le fantastique procède de plusieurs sources créatrices. Nous exceptons le fantastique tel qu'on le trouve dans les contes populaires, issu de différentes traditions, folklore où apparaissent des miettes de véritable Connaissance enrobées d'apports vulgaires, grotesques ou terrifiants, et qui ne constituent même plus un masque populaire à un enseignement profond véritable. Le fruit a alors totalement enrobé le noyau qui, lui-même, s'est réduit à l'extrême, s'est desséché au sens propre du terme et ne pourra plus jamais donner d'autres fruits. Reste le fantastique produit par l'homme et non plus la collectivité. C'est ce que l'on nomme habituellement le fantastique littéraire qui ne ressort à la littérature qu'en raison de son écriture qui doit être poétique. La poésie est la parure pourpre ou verte du fantastique littéraire. Il va de soi que toutes les recherches dites « scientifiques » pour trouver des « sources littéraires » ne relèvent que d'un amusement universitaire poussé le plus souvent à la manie et qui fera toujours sourire le véritable créateur, indifférent à tant d'érudition pédantesque et soi-disant démonstrative.

Le créateur du fantastique le possède en soi, le vit, l'exprime par la littérature, le met au monde dans la souffrance et dans la joie. Le fantastique est pour l'écrivain un moyen d'évasion, une technique de création de rêves à usage personnel, pour son propre plaisir et pour celui des adeptes de ce genre, si longtemps honni et déshonoré en nos jours inquiets d'instabilité mentale, par les fabricants patentés de monstres à forme pré-scientifique.

La création du fantastique est une solitude de la souffrance où, malgré le conte achevé, l'auteur retombe dans la réalité quotidienne. Par la magie de son écriture son lecteur pourra avoir trouvé la voie qui mène aux portes divines. Le créateur, seul, aura été Icare, les ailes brûlées par cet étrange soleil noir que certains peuvent affronter, car leurs yeux, - tels ceux de l'Aigle, - le peuvent contempler.

La création du fantastique est toujours une longue marche sur un chemin brûlant bordé de forêts où se tapissent les monstres. Le créateur de fantastique est un visionnaire aux yeux clos. Seul, il avance, long voyage plein d'embûches, vers Shambala, la ville hors du temps. Le créateur de fantastique perçoit parfois les cloches d'Ys qui résonnent sous la mer d'écume blanche. Sans doute la cathédrale engloutie n'entrouvrira-y-elle que rarement pour lui ses portes ferronnées de coquillages. Le créateur de fantastique est dans la grotte où, sous la montagne, l'Empereur germain attend que refleurisse l'arbre sec de l'Empire. Il est à côté de cet Empereur, il est cet Empereur et son Empire est celui, invisible que son génie forge au feu de son inspiration.

Le créateur de fantastique est un magicien du Rêve et sa création étrange comme lui-même est à la mesure de sa Connaissance.

Dans la littérature fantastique, par bribes, mais celles-ci seront happées voracement, instinctivement par le lecteur, cet autre lui-même du créateur, apparaissent de temps à autre des parcelles de ce que toujours l'Homme recherchera. Alors retentira l'appel à des forces inconnues qui ne sont pas toujours si sombres. Ainsi, d'une manière tout à fait remarquable, Algernon Blackwood dans Le Jeune Lord régénéré, sait-il nous donner le sentiment de quelques chose que nous ne possédons plus, Connaissance intime d'un Rite – en l'occurrence celui du Feu, cher aux Alchimistes et aux Rose-Croix – venu du fin fond des âges et transmis par une chaîne ininterrompue d'initiés, que seuls ceux qui ont été Élus peuvent saisir. Cette nouvelle apparemment étrange est le modèle de ce que certains « créateurs fantastiques » peuvent apporter encore à notre monde dégénéré.

Mais il faut se méfier, rester sur ses gardes. Le monde du fantastique est celui de l'Illusion comme celui de la Poésie et de la Science, ce dernier plus terrifiant que tous les autres, car il engendre la mort stupide et inutile. Illusion des formes, illusion des êtres qui conduisent le lecteur et l'auteur à l'impasse où échouent dans les crépuscules les vies perdues.

Illusion des nuits où, dans la forêt extrême-orientale, surgissent ces maisons de jadis où l'on vécut et souffrit en un monde trépassé où nous mène Mircea Eliade dans une étonnante nouvelle (« Minuit à Serampore » ).

Illusion des brumes aux mers du Nord sur ces plages lunaires décrites par Léonid Andréev (« Lui » ), hantées par des êtres pantelants, roseaux de la Baltique où nul pélican ne vient – symbole de l'Amour – se reposer aux heures des grandes tempêtes.

Illusion suprême que celle évoquée par Li Fou-Yen, ce sage qui vécut sou la dynastie des Tangs en la Chine du IXe siècle, dans un récit qui est sans doute le plus chargé de sens profond et secret, le plus magnifique aussi de tous ceux que nous avons pu lire ou entendre.

Loin de nous la pensée de vous dire quoi que ce soit de cette « étrange » nouvelle qui, dès la première lecture, fut pour nous, enfin, le don de la clef qui ouvre les portes du monde réel au parvis où viennent expirer toutes les illusions humaines.

Et il nous plaît de dire que la très ancienne sagesse chinoise venue à l'endroit précis où commencent les flots de l'immense mer occidentale, à travers les steppes et les hauts plateaux de l'Asie centrale, nous a apporté, avec les fastes de l'Illusion cosmique fantastique, le même Message que Celui qui nous fut donné sur une montagne, près de Jérusalem, pendant que le Voile du Temple se déchirait. »


Jean Palou.

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